23.01.2012
Charles Maurras: Mes idées politiques - Du suffrage universel
Toutes les fois que nous montrons quel mal politique, économique, intellectuel et moral a fait, fait et fera le régime électif à la France, il ne manque pas de nigauds pour répondre :
- Alors, vous ne voulez plus d'électeurs ni d'élus ? Alors, vous ne voulez pas que la nation puisse se faire entendre ? Vous voulez que ses affaires soient toutes faites d'en haut sans qu'elle ait le droit de dire son mot sur ses droits ?
Les plus nigauds ajoutent :
- Nous vous voyons venir, c'est au suffrage universel que vous en avez.
Nous en avons si peu au suffrage universel que nous voudrions l'étendre. Nous voudrions que les enfants à la mamelle, qui ne peuvent pas voter, fussent représentés par le suffrage de leurs parents. Nous voudrions voir voter les femmes, du moins celles qui représentent une existence non engagée dans les liens du mariage, un intérêt non confondu dans les complexes intérêts du foyer. Le suffrage universel ne nous « effraye » nullement. Nous sommes effrayés des choses auxquelles on l'applique. Mais, par rapport à ces choses là, par rapport au Gouvernement, à la Souveraineté, le suffrage censitaire est aussi absurde, aussi incompétent que le suffrage universel. Dans l'ancienne Allemagne, celle qui était une République de Princes, le choix du souverain appartenait à sept électeurs : ce choix du supérieur par une poignée d'inférieurs n'a pas fait moins de torts à l'Allemagne ancienne que n'en fait le même choix à la France moderne quand il est opéré par des millions d'électeurs. Le mal ne vient pas du nombre des votants, mais de l'objet sur lequel ils votent. Si on leur donne à décider les tendances du Gouvernement, si on leur donne à choisir le Chef, il y a dix mille contre un à parier qu'ils éliront l'homme dont le nez leur plaira et qui n'aura pas plus de cerveau qu'une calebasse ; il y a dix mille contre un à parier qu'ils exigeront du gouvernement la politique de leur intérêt particulier, sacrifiant l'intérêt général, la politique du moindre effort et du moindre labeur sans se soucier du présent éloigné, ni du prochain avenir. Les princes électeurs de l'Allemagne agissaient là dessus exactement comme les citoyens souverains de la République française. La dernière chose à laquelle penseront l'un et l'autre sera certainement l'intérêt public.
Dans la mesure où elle est affranchie de l'État et s'exerce avec quelque liberté, l'élection n'est pas une chose en soi, et dont on s'occupe professionnellement, abstraction faite de tout le reste. L'élection est à l'opinion ce que l'ombre est au corps, ce qu'est le reflet à l'image. L'esprit électoral oublie l'action et la propagande de l'idée pour courir l'unique mirage du vote. Tout est défait, tout est perdu au soir d'une défaite électorale, quand le labeur de plusieurs saisons a tendu uniquement à gagner des sièges.
Voilà pourquoi le Souverain intérêt public, voilà pourquoi le Chef gouvernant, responsable de l'intérêt public, ne doit pas être livré à la fortune de l'élection, qu'elle soit réglée par des dizaines ou par des millions d'hommes. Cet abandon général est absurde en soi ; il paraît plus absurde si l'on voit les perturbations que des élections de cette importance, de ce poids, de cette gravité causent à la nation.
La démocratie consiste à donner la direction générale et supérieure, le gouvernement et la souveraineté au nombre s'exprimant par la voie des suffrages. Ce n'est pas l'universalité du suffrage qui est à déplorer. C'en est le point d'application et la compétence faussée. C'est sur ce qu'il ignore le, plus, c'est sur ce qu'il est le plus incapable de diriger, à savoir l'État, l'État central et souverain, que le suffrage est consulté, par la démocratie, et c'est là dessus qu'il fonctionne le plus activement.
Le suffrage universel est conservateur
Nous n'avons jamais songé à supprimer le suffrage universel. On peut dire que le suffrage universel doit élire une représentation et non un gouvernement, sans vouloir supprimer ce suffrage, et en voulant tout le contraire.
Car ce suffrage, entre bien des vertus ou bien des vices, possède une propriété fondamentale, inhérente à son être même : le suffrage universel est conservateur.
Les théoriciens plébiscitaires n'ont pas tort de comparer le suffrage universel à la « masse » des physiciens. Il est à peu près aussi « inerte » qu'elle. Leur tort est de mal appliquer cette vérité, et de considérer un suffrage inerte soit comme le moyen de créer le Souverain, soit comme un ressort d'opposition et de révolution. Leur erreur sur le premier point est évidente. Sur le second, il suffit de songer qu'il faut un prestige bien fort, une popularité bien puissante pour émouvoir, pour ébranler un pesant amas de volontés qui ne concordent que dans l'idée d'un profond repos. L'appel au peuple peut être un utile et puissant levier dans les périodes de trouble, quand le gouvernement hésite et incline de lui même à la mort. Il ne vaut pas grand chose dans les autres cas. Il ne vaut rien contre un parti bien constitué, fort, uni, résolu à exploiter la nation jusqu'à l'os.
Hors les heures critiques, et tant qu'il paraît subsister un ordre matériel quelconque, le suffrage universel conserve tout ce qui existe, tout ce qui tend à exister. Il est conservateur de ce qui dispose de la puissance, de ce qui paraît bénéficier du succès : radical, si le gouvernement tend au radicalisme ; socialiste, si le socialisme paraît dominer le gouvernement.
La foule acquiesce, suit, approuve ce qui s'est fait en haut et par dessus sa tête. Il faut des mécontentements inouïs pour briser son murmure d'approbation. La foule ressemble à la masse : inerte comme elle. Ses violences des jours d'émeute sont encore des phénomènes d'inertie ; elle suit la ligne du moindre effort ; il est moins dur de suivre des penchants honteux ou féroces que de leur résister par réflexion et volonté. La faculté de réagir, très inégalement distribuée, n'arrive à sa plénitude que dans un petit nombre d'êtres choisis, seuls capables de concevoir et d'accomplir autre chose que ce qui est.
Le nombre dit amen, le suffrage universel est conservateur.
Charles Maurras, Mes Idées politiques, Arthème Fayard, Paris, 1937
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Charles Maurras : La Balance intérieure – Le nouveau colloque des morts

LE NOUVEAU COLLOQUE DES MORTS
LE POÈTE
Démon mystérieux qui portes la couronne
D’une aurore élevée au-delà de mes nuits
Et toi, pâle désir, ô regret qu’environne
L’immobile beauté de tout ce qui m’a fui,
Soit qu’un char envolé du réseau des étoiles
M’incorpore vivant à la gloire des cieux,
Soit qu’au vent du bonheur ayant livré ma voile
Je poursuive l’Amie et rencontre le Dieu,
O double Tentateur du Silence, tes Ombres
Ne s’imposent pas moins à mes corps refroidis,
Sous les pâles degrés, entre deux cyprès sombres,
Où tout ce que j’aimais peu à peu descendit :
Ne me détournez pas du seuil de la demeure
Que les yeux de l’esprit n’ont cessé de revoir
Tous les bons disparus des matins que je pleure
Y revinrent traîner un égal désespoir.
Ici, la mère en deuil a, du feu de ses larmes,
Ouvert un dur enfant au rêve de l’amour
Et fait flotter en lui les horreurs et les charmes
Du souffle aventureux qui lui donna le jour.
Elle-même a senti cette rosée amère…
-Tu n’as point oublié qu’elle disait encor
Pour quels proches aïeuls, autrefois une mère,
Un père, l’emmenaient au Village des Morts.
De parents en parents, la pyramide obscure
Des couples enlacés pour une heure et détruits
A vite débordé la modeste clôture
Et ses pauvres carrés de mauves et de buis.
Une date est marquée au front de la chapelle (1).
Quinze lustres. Pas même un siècle. Les aînés
De ces nouveau-venus au vieux sein de Cybèle,
Quel sort aux quatre vents les a disséminés ?
Le savez-vous, démons de l’Espoir et du Songe ?
Vos flambeaux fugitifs éclairent-ils, ce soir,
Un abîme de chair où mon esprit se plonge
Afin de se comprendre et de se concevoir ?
L’ÂME
Commence par creuser sous l’ancien presbytère,
Le cloître, les jardins de l’école aux longs cris,
Et vois les profondeurs auxquelles notre Terre
A les os de tes os dévorés et repris.
Aussi loin que s’émeut l’odorante et féconde
Substance des moissons et des pacages verts
Un cœur avide boit la jeunesse du monde
A l’humide bûcher des pères de ta chair.
Ce n’est pas autrement que ta propre pensée,
Quand elle s’affranchit des lieux inférieurs,
Aspire tout lambeau de sagesse passée
Et, des règnes futurs, élève sa lueur :
Le fleuve de l’Amour et de la Connaissance
Du labeur de nos morts tire sa majesté,
Quelque limon troublé qu’un enfer sans puissance
Élève des bas-fonds de ton humanité.
Ce rapide trésor des élans et des rêves
Des sagaces conseils et des saintes douleurs,
Abandonne, en fuyant, nos conques sur ses grèves
Qui lui laissent ravir et sauver le meilleur.
Comprends l’inanité du deuil et de la plainte !
Ta vie en florissant développe le fruit
Qu’ont médité mille ans de désirs et d’étreintes,
Le sang qui t’a créé t’anime et te conduit.
Plutôt que de pleurer obstinément tes pères
(Ne sont-ils pas en toi pleins de vie et de feu ?),
Par-dessus les tombeaux que tes larmes trempèrent
Avance du côté qu’illumine le Dieu.
LE POÈTE
Petite âme insensée, hôtesse vagabonde
Des corps assujettis à la chaîne du monde
Qui montes ou descends du satyre brutal
Au démiurge, à l’homme, à la plante, au cristal,
Mais les oubliant tous, à tous indifférente,
Tu ne connais, au vent de tes courses errantes,
Que ton souffle ingénu d’astre en astre porté,
Comme ton papillon sur les feux de l’été !
Que t’importe un degré de la métamorphose
Si le visage ami des êtres et des choses
Et l’honneur, et les noms, et les charmes humains,
Doivent t’abandonner au détour du chemin
Que tu continueras toute seule, ô mon âme ?
Mais, moi, qui ne suis rien que le fils de la Femme,
Je languis de revoir et je veux ressaisir
Tout ce qui m’a brulé de peine et de plaisir,
Ou de haine et d’amour m’a mesuré l’épreuve !
L’orphelin a reçu des lèvres de la veuve
La rumeur d’un départ qui lui fait le cœur lourd
Et le ronge en secret comme un mal du retour.
Son bonheur est partout où son regret se pose :
-Rends-moi, rends-moi cet arc de la bouche déclose
Les accents de la voix et la vaine fierté
Des yeux étincelants que la Parque a domptés !
N’irrite plus ma soif avec un verre vide,
Ou cesse de l’emplir de tes sables arides.
Je préfère à tes mots qui ne sont qu’un vain bruit
Le silence et la paix de l’éternelle nuit.
Mais tous ceux d’avant moi qui cette vie aimèrent
Et de quelque vertu leur âge consumèrent
Ont craint de s’arrêter aux portes du tombeau
Où des fous ignorants éteignaient leurs flambeaux,
Car, cette flamme au poing, sous les arches funèbres,
Ils ont fait reculer le monstre des ténèbres
Et du sombre bosquet, ramené jusqu’au jour
Le délice perdu qu’avait pleuré l’amour.
De nos héros, Thésée, Orphée, Ulysse, Hercule,
Pas un n’aurait compris tes fables ridicules,
Pauvre âme ! Ayant un dieu pour père ou pour aïeul,
S’ils doutaient de la fosse ou riaient du linceul,
Leur intrépide cœur éployait comme une aile
La ferme volonté de sa vie éternelle…
(1) 1868
Charles Maurras, La Balance intérieure, Paris, Lardanchet, 1952
21:49 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
21.01.2012
Lectures et translittératures (ex- "Lectures et contre-lectures"): les motifs d'un retour
Lect
ures et translittératures (ex- "Lectures et contre-lectures": les motifs d’un retour
Ce blog se fixe tout d’abord pour objectif de réhabiliter la mémoire et l’œuvre de Charles Maurras, injustement rangé par la gauche, et ce depuis trop longtemps, dans le camp des pestiférés au même titre que les nazis, les racistes, les homophobes ou encore les antisémites les plus répugnants.
On observe en effet qu'un sectarisme redoutable se trouve logé, non pas à droite, mais au sein d’une gauche bien-pensante et bourgeoise qui, à partir des années 1980, a neutralisé tout débat politique sur l’immigration en soumettant les partis conservateurs à une doxa humanitaire et pro-immigrée via ses excroissances associatives.
Car force est d’observer que la gauche jouit d’un quasi-monopole sur la vie intellectuelle de ce pays depuis trente ans. Un monopole qui confine au terrorisme intellectuel.
En outre, je m’efforcerai de donner dans cet espace un nouvel éclairage sur tel ou tel point de l’actualité qui m’aura, d’une manière ou d’une autre, interpellé en raison de son traitement partial et partant, partiel ou parcellaire.
Enfin, je me propose de vous distiller ici mes conseils de lecture, critiques littéraires et musicales ou encore traductions et coups de cœur culturels.
Je me propose notamment de vous recommander telle ou telle émission de radio ou de télévision qui m’aura paru de nature à pouvoir alimenter votre réflexion. Un blog qui se veut, en somme, tout à la fois une lecture spéculaire (miroir) et, le cas échéant, une contre-lecture (l’envers du miroir) de la vie intellectuelle de notre pays.
Patrick HAON
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