23.01.2012

Charles Maurras : La Balance intérieure – Le nouveau colloque des morts

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LE NOUVEAU COLLOQUE DES MORTS

 

 

 

LE POÈTE

 

 

 

 

Démon mystérieux qui portes la couronne

 

D’une aurore élevée au-delà  de mes nuits

 

Et toi, pâle désir, ô regret qu’environne

 

L’immobile beauté de tout ce qui m’a fui,

 

 

 

Soit qu’un char envolé du réseau des étoiles

 

M’incorpore vivant à la gloire des cieux,

 

Soit qu’au vent du bonheur ayant livré ma voile

 

Je poursuive l’Amie et rencontre le Dieu,

 

 

 

O double Tentateur du Silence, tes Ombres

 

Ne s’imposent pas moins à mes corps refroidis,

 

Sous les pâles degrés, entre deux cyprès sombres,

 

Où tout ce que j’aimais peu à peu descendit :

 

 

 

Ne me détournez pas du seuil de la demeure

 

Que les yeux de l’esprit n’ont cessé de revoir

 

Tous les bons disparus des matins que je pleure

 

Y revinrent traîner un égal désespoir.

 

 

 

Ici, la mère en deuil a, du feu de ses larmes,

 

Ouvert un dur enfant au rêve de l’amour

 

Et fait flotter en lui les horreurs et les charmes

 

Du souffle aventureux qui lui donna le jour.

 

 

 

Elle-même a senti cette rosée amère…

 

-Tu n’as point oublié qu’elle disait encor

 

Pour quels proches aïeuls, autrefois une mère,

 

Un père, l’emmenaient au Village des Morts.

 

 

 

De parents en parents, la pyramide obscure

 

Des couples enlacés pour une heure et détruits

 

A vite débordé la modeste clôture

 

Et ses pauvres carrés de mauves et de buis.

 

 

 

Une date est marquée au front de la chapelle (1).

 

Quinze lustres. Pas même un siècle. Les aînés

 

De ces nouveau-venus au vieux sein de Cybèle,

 

Quel sort aux quatre vents les a disséminés ?

 

 

 

Le savez-vous, démons de l’Espoir et du Songe ?

 

Vos flambeaux fugitifs éclairent-ils, ce soir,

 

Un abîme de chair où mon esprit se plonge

 

Afin de se comprendre et de se concevoir ?

 

 

 

      L’ÂME

 

Commence par creuser sous l’ancien presbytère,

 

Le cloître, les jardins de l’école aux longs cris,

 

Et vois les profondeurs auxquelles notre Terre

 

A les os de tes os dévorés et repris.

 

 

 

Aussi loin que s’émeut l’odorante et féconde

 

Substance des moissons et des pacages verts

 

Un cœur avide boit la jeunesse du monde

 

A l’humide bûcher des pères de ta chair.

 

 

 

Ce n’est pas autrement que ta propre pensée,

 

Quand elle s’affranchit des lieux inférieurs,

 

Aspire tout lambeau de sagesse passée

 

Et, des règnes futurs, élève sa lueur :

 

 

 

Le fleuve de l’Amour et de la Connaissance

 

Du labeur de nos morts tire sa majesté,

 

Quelque limon troublé qu’un enfer sans puissance

 

Élève des bas-fonds de ton humanité.

 

 

 

Ce rapide trésor des élans et des rêves

 

Des sagaces conseils et des saintes douleurs,

 

Abandonne, en fuyant, nos conques sur ses grèves

 

Qui lui laissent ravir et sauver le meilleur.

 

 

 

Comprends l’inanité du deuil et de la plainte !

 

Ta vie en florissant développe le fruit

 

Qu’ont médité mille ans de désirs et d’étreintes,

 

Le sang qui t’a créé t’anime et te conduit.

 

 

 

Plutôt que de pleurer obstinément tes pères

 

(Ne sont-ils pas en toi pleins de vie et de feu ?),

 

Par-dessus les tombeaux que tes larmes trempèrent

 

Avance du côté qu’illumine le Dieu.

 

  

LE POÈTE

  

 

Petite âme insensée, hôtesse vagabonde

 

Des corps assujettis à la chaîne du monde

 

Qui montes ou descends du satyre brutal

 

Au démiurge, à l’homme, à la plante, au cristal,

 

Mais les oubliant tous, à tous indifférente,

 

Tu ne connais, au vent de tes courses errantes,

 

Que ton souffle ingénu d’astre en astre porté,

 

Comme ton papillon sur les feux de l’été !

 

Que t’importe un degré de la métamorphose

 

Si le visage ami des êtres et des choses

 

Et l’honneur, et les noms, et les charmes humains,

 

Doivent t’abandonner au détour du chemin

 

Que tu continueras toute seule, ô mon âme ?

 

Mais, moi, qui ne suis rien que le fils de la Femme,

 

Je languis de revoir et je veux ressaisir

 

Tout ce qui m’a brulé de peine et de plaisir,

 

Ou de haine et d’amour m’a mesuré l’épreuve !

 

L’orphelin a reçu des lèvres de la veuve

 

La rumeur d’un départ qui lui fait le cœur lourd

 

Et le ronge en secret comme un mal du retour.

 

Son bonheur est partout où son regret se pose :

 

-Rends-moi, rends-moi cet arc de la bouche déclose

 

Les accents de la voix et la vaine fierté

 

Des yeux étincelants que la Parque a domptés !

 

N’irrite plus ma soif avec un verre vide,

 

Ou cesse de l’emplir de tes sables arides.

 

Je préfère à tes mots qui ne sont qu’un vain bruit

 

Le silence et la paix de l’éternelle nuit.

 

Mais tous ceux d’avant moi qui cette vie aimèrent

 

Et de quelque vertu leur âge consumèrent

 

Ont craint de s’arrêter aux portes du tombeau

 

Où des fous ignorants éteignaient leurs flambeaux,

 

Car, cette flamme au poing, sous les arches funèbres,

 

Ils ont fait reculer le monstre des ténèbres

 

Et du sombre bosquet, ramené jusqu’au jour

 

Le délice perdu qu’avait pleuré l’amour.

 

De nos héros, Thésée, Orphée, Ulysse, Hercule,

 

Pas un n’aurait compris tes fables ridicules,

 

Pauvre âme ! Ayant un dieu pour père ou pour aïeul,

 

S’ils doutaient de la fosse ou riaient du linceul,

 

Leur intrépide cœur éployait comme une aile

 

La ferme volonté de sa vie éternelle…

 

(1)  1868

Charles Maurras, La Balance intérieure, Paris, Lardanchet, 1952

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